Night Trap (Sega CD, 1992)

Lorsque le support CD fut inventé, il devint enfin possible de stocker de manière beaucoup plus efficace des données. La première idée des développeurs fut de mettre des musiques en bonne qualité sur des graphismes a la qualité 8bits, ce qui leur fit rapidement penser a plutôt profiter du gain considérable de taille pour y mettre des vidéos tournées en amont qui n’utilisent pas la puissance du système. Ainsi sont nés les jeux FMV, autrement dit « Full Motion Video » (vidéo en mouvement total, contrairement à… une vidéo à l’arrêt?). principalement des expérience interactives sans grand intérêt ludique pour impressionner le chaland de l’époque. On peut penser à Dragon’s Lair, qui a le mérite d’être très beau artistiquement, même si vraiment pas marrant a jouer. Les décors de Final Fantasy ou Resident Evil sur PS1 utilisent aussi une astuce similaire dite de « rendu pré-calculé ».

Night Trap est un des représentants les plus notoires des jeux FMV. Prenant le rôle d’un opérateur de la police (on en saura pas plus, tout le jeu se fait selon le point de vue de l’opérateur, donc nous), le joueur doit manipuler le système de sécurité d’une maison pour débusquer et piéger les ogres, de sordides créatures vêtues de noir venues aspirer le sang d’un groupe de jeunes filles occupant la maison pour la nuit. Pour ce faire, il peut switcher entre chaque pièce a volonté pour trouver les ogres, le tout se passant en temps réel, ce qui était très novateur pour l’époque. Des séquences filmées avec de véritables acteurs se déroulent en parallèle de la chasse, et il faudra tomber sur le bon événement au bon moment pour pouvoir l’arrêter ou découvrir un élément important de l’intrigue. Le créateur, Tom Zito, eu l’idée du jeu en regardant la pièce de théatre Tamara, où le spectateur doit se déplacer de lui même entre 12 salles pour suivre une histoire, sans savoir où se déroule quoi, un concept parfait pour un jeu vidéo donc.

Les fameux ogres, ennemis du jeu.

Night Trap fut a l’origine envisagé en 1986 comme un film interactif sur VHS, destiné a la console Control-Vision de Hasbro. Un prototype nommé Scene of the Crime, proposant une demi heure de contenu filmé pour cinq minutes de gameplay effectif, a d’abord été conçu pour présenter le concept et permettre de débloquer un budget de 1,5 millions de dollars destiné au tournage et le développement, ce qui en fit un des jeux les plus chers de son époque. Le fait que les ennemis principaux soient faibles, attaquant via une arme fantasque et facile à vaincre vient d’ailleurs de Hasbro eux même qui ne voulaient pas qu’il soit possible de reproduire les attaques des monstres par des enfants (ironique quand on connais la suite). Le rôle principal est joué par Dana Plato, célèbre pour la série Arnold et Willy, la seule actrice connue du cast : celle ci vivait depuis un petit moment déjà une descente aux enfers causée par son addiction a la drogue, la forçant à tourner des produits au rabais pour continuer a avoir du travail (ce qui est manifestement le cas ici). Elle finira par tourner dans du porno soft et mourra d’une overdose dans son sommeil à 34 ans.

Une vidéo cachée sur le disque montre l’équipe de développement présentant Scene of the Crime a Hasbro.

Peu après la fin du tournage, la console de Hasbro fut annulée pour des raisons techniques qui prédisaient un flop retentissant. Tom Zito a alors récupéré les scènes filmées afin de chercher un moyen de les exploiter dans le futur. D’abord ressuscité par Sony pour la Playstation de Nintendo (longue histoire...), le jeu sortira finalement en 1992 pour l’ad-on Sega-CD de la Megadrive (ou Mega CD aux USA).

Malgré des qualités évidente de par son exécution plutôt réussie (peu auraient pu faire mieux a cette époque), Night Trap souffre énormément de défauts inhérents à son concept, surtout le fait qu’il est impossible de savoir la bonne séquence d’événements sans connaitre le jeu par cœur. Il est également impossible de suivre l’histoire dans son intégralité ET de finir le jeu avec la bonne fin, vu que les premiers ogres a arrêter arrivent dès les premières secondes de l’introduction sur un autre écran (quand l’agent des forces spéciales indique comment jouer). Tom Zito a d’ailleurs avoué regretter avoir utilisé ce format, s’étant rendu compte des gros défauts impossibles à corriger car il ne pouvait pas tourner de nouvelles scènes après coup. La qualité d’image est aussi très mauvaise, support oblige, mais le côté série B très fauchée n’est pas pour déplaire, et même si ça a mal vieilli c’est encore plutôt sympa a regarder comme un bon nanar. Petit easter egg : si le joueur switche sur la chambre dès le début du jeu (donc pendant le générique), la fille de la famille dévoile son rôle de vampire en souriant a la caméra bien avant qu’on ait la révélation sur sa vraie nature.

Sur Sega CD, la qualité d’image ne permet pas de discerner grand chose de l’action.
Le personnage contrôle lui aussi les caméras avec une manette de Megadrive.
La version originale Sega CD.

Une petite production mineure au concept sympa légèrement racoleur mais inoffensif, et un mauvais jeu. Voilà ce qu’on peut tirer de Night Trap. Ça aurait du en rester là, mais il ne faut pas oublier qu’on est en 1992, en pleine explosion des débats sur la violence sur les jeux vidéos. Le rap violent et les émeutes de Los Angeles, les films d’horreur de plus en plus gores, le métal extrême… La contre culture est l’ennemi du peuple car elle attise les flammes de la haine. Et les enfants… Pensez aux enfants ! On ne peut pas laisser entre leurs mains des jeux violents qui pourraient leur donner envie de prendre un pistolet et tirer sur leur petite sœur (Comment ils ont accès a un pistolet? C’est pas la question !). Que penser alors de Night Trap, ce simulateur de viol et de meurtre ultra violent où le joueur doit activer des pièges pour tuer des jeunes femmes dévêtues dans la plus grande immoralité? Comment Sega a pu laisser un produit aussi dangereux sur ses étals? C’est au congrès américain de venir à la rescousse et en particulier au sénateur Joe Lieberman, sur un cheval blanc, de régler ces torts.

Joe Lieberman avec le Sega Justifier, déclarant qu’il ressemble exactement à une vraie arme.

Initialement choqué par le contenu de Mortal Kombat, Joe Lieberman s’est penché sur le problème de la violence dans les jeux vidéos et a été effaré par ce qu’il a vu, notamment le contenu de Night Trap (ironie a part, Mortal Kombat était objectivement trop violent pour les enfants), ce qui l’a poussé à organiser une audience sur le sujet en décembre 1993. Furent invités les représentants de Sega et Nintendo pour se défendre sur le sujet, ainsi que des représentants d’associations de parents et des psychologues. Le problème, c’est que les conclusions avaient déjà été prises avant même de commencer les débats : il fallait trouver un moyen de censurer les jeux vidéos.

Le premier verdict est sans appel. Les experts sont formels, le jeu vidéo sont dangereux. Selon eux, les jeux vidéos sont de plus en plus « violents, sexistes et racistes« , ils « encouragent la violence » et les enfants n’ont pas besoin de « voir la violence comme un jeu« . Le docteur Eugene Provenzo explique que « l’arrivée de la TV dans les années 50 a doublé le taux d’homicides » (cinq ans après la seconde guerre mondiale et un tas de types traumatisés, surement une coïncidence). Les représentants des jeux vidéos quant à eux entretiennent leur rivalité de toujours, Howard Lincoln de Nintendo affirme que sa version de Mortal Kombat est censurée, contrairement a celle de Sega, et que le Nintendo Seal of Quality empêche tout contenu offensant. Le représentant de Sega, Bill White, essayait de son côté de défendre le bien fondé de laisser le choix au consommateur d’un produit plus mature si il en a besoin, et que les jeux vidéos peuvent être destiné a un public adulte, ce que Howard Lincoln contredisait automatiquement. Évidemment, là ou White essayait d’avoir un débat rationnel, Lincoln savait quoi dire pour avoir gain de cause face a une audience hostile.

La fameuse scène de « meurtre ultra graphique » ayant causé la polémique.

Au sujet de Night Trap, le sénateur Byron Dorgan déclare que « Night Trap est un jeu malade et dégoutant« , que « le but du jeu est de tuer et emprisonner des jeunes femmes« , et que « Night Trap est de l’abus envers les enfants« , mais sa meilleure punchline reste « Les jeux vidéos causent la violence. Je sais que certains sont critiques envers cette audience. A mon avis, ces critiques sont similaires à ceux qui disent que la cigarette ne cause pas le cancer. Ils disent qu’il n’y a pas de preuves. Ont-ils perdu leur bon sens?« . Marilyn Droz, de la coalition sur la violence a la TV, ne peut dire qu’une chose « pour les créateurs de ce jeu : honte à vous« . Eugene Provenzo continue sur ses laïus en déclarant que « dans l’introduction, un militaire nous regarde droit dans les yeux et déclare que si on a pas les tripes pour effectuer cette mission, on peut donner la manette à quelqu’un de capable » ce qui est pour lui « une figure de militaire fasciste, qui nous force à lui obéir pour jouer » (oubliant sans doute que ce personnage est ici pour sauver les filles emprisonnées dans la maison). Howard Lincoln affirme, la main sur le cœur, qu’ « un jeu comme Night Trap ne sera JAMAIS sur une console Nintendo« , car « un produit qui promeut la violence envers les femmes n’a pas de place dans notre société » (sans préciser que Nintendo est responsable via Sony de la sortie du jeu du placard). Une scène du jeu, où une femme en nuisette se fait attraper par les ogres, et décrite comme un des objectifs principaux. Tom Zitto, dans la salle a ce moment là, n’a pas été autorisé a expliquer le contexte (l’actrice elle même dira en interview que la scène n’a rien de choquant). Il faut noter que Joe Lieberman dans ses prises de paroles semblait savoir à peu près de quoi il parlait, même si il n’a évidemment jamais joué autrement que via des gens payés pour lui faire un résumé du produit.

La conclusion est claire : le sénateur Herbert Khol affirme « il faudra faire quelque chose, et si vous ne le faites pas, nous le feront« . Malgré le ton extrêmement hostile de l’audience, une petite tape sur la main et la création d’un système de notation (l’ESRB) a suffit à calmer les ardeurs de la censure. Night Trap est le plus touché en voyant ses exemplaires retirés des magasins de jouets, mais explose ses records de vente grâce a la polémique. Il reviendra plus tard avec le nouveau règlement apposé sur la boite, pour sortir par la suite sur d’autres consoles (3DO, 32x). Mortal Kombat 2 de son côté sortira complétement non censuré l’année suivante sur Super Nintendo, la version Megadrive du premier jeu ayant été la plus vendue grâce à la présence du sang et des fatality intégrales. Comme quoi, la morale ne gagne pas face au business.

Le fameux « M for Mature » crée, entre autres, suite à cette audience.

Digital Pictures, l’éditeur de Night Trap et de beaucoup de jeux FVM de l’époque, continuera à sortir des produits plus ou moins réussis comme Corpse Killer ou Sewer Shark (qui avait été développé avec Hasbro à l’époque) avant de fermer en 2002 : la 3D évoluant énormément, un succédané de jeu vidéo utilisant des acteurs pour justifier un appel au réalisme n’était plus vraiment judicieux, notamment dû aux contraintes de tournage. Plus ou moins oublié dans la décennie suivante, il deviendra à l’orée de Youtube culte pour son côté nanar et finira souvent dans des listes des plus mauvais jeu de tous les temps, comme une anomalie d’une époque pas tout à fait assumée. Une version remastérisée est sortie en 2017 sur tous supports (y compris sur consoles Nintendo)… Estampillée d’un timide classement « Teen », jurant avec son aspect sulfureux 20 ans plus tôt (il faut savoir que la notation est plus dure si le jeu est d’aspect réaliste, donc si il avait s’agit de dessins, pour le même contenu, on aurait surement eu droit a un « Everyone »).

En conclusion, est ce que ça vaut le coup de jouer à Night Trap? Pas vraiment, à mon avis. Les jeux FMV furent une avancée nécessaire dans l’épopée vidéoludique, destinée à définir les limites du média. Du fait des contraintes techniques, il était impossible de faire quelque chose d’intéressant à jouer et les budgets/talents n’étaient jamais assez conséquents pour avoir au moins un contenu visuel de qualité. On arrive donc a un compromis entre mauvais film/jeu médiocre qui n’était intéressant que pour la prouesse technique et la nouveauté du concept. Ces jeux ne transpirent maintenant que de leurs défauts, et ils méritent à peine plus qu’un visionnage d’un longplay sur youtube et de se faire contextualiser dans des articles comme celui ci . C’est d’autant plus cynique de les ressortir en version HD comme des classiques de l’époque alors qu’ils n’ont jamais été bien ou intéressant d’un pur point de vue plaisir (Corpse Killer et Sewer Shark sont également ressortis récemment, mais là ou Night Trap a un gameplay unique et un concept novateur, ces deux jeux sont juste de très mauvaises copies de rail shooters et shoot’m up, deux genres déjà très riches de pépites a l’époque).

Le grand Takeshi Kitano dans Yakuza 6.

Si le genre FMV vous intrigue, dirigez vous plutôt vers les point’n click (genre qui permet à des personnages filmés sur fond vert de beaucoup plus respirer) comme Toon Struck, ou le jeu officiel X-Files. Dans un genre plus action, il y a aussi Road Avenger. Il existe également des productions actuelles qui profitent de l’évolution technologique pour affirmer le concept avec une technologie récente beaucoup plus propice aux expérimentations. Au pif : Her Story, Quantum Break, 428 Shibuya Scramble, Contradiction… En allant un peu plus loin, est ce qu’utiliser des performances réelles d’acteurs célèbres en motion capture, tels que Jedi : Fallen Order ou la série des Yakuza n’est pas aussi une évolution logique de l’idée derrière ces productions précoces des années 80/90? Bref, on a beaucoup à faire avant de s’infliger des jeux déjà moyens à l’époque et mauvais maintenant.

Quelques vidéos pour compléter l’article :

La version PC remastérisée de 2017.
Une version avec toutes les caméras en même temps.
Une version montée par un fan de l’histoire dans l’ordre sans les phases de gameplay.
La version Mega CD, en français !
Un documentaire bonus inclus avec la version PC.
Le prototype de Night Trap.
L’audience de 1993 sur la violence dans les jeux vidéos.

Une réflexion sur “Night Trap (Sega CD, 1992)

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